Épisode 08

Quand l'IA nous souffle tous les mots

Deux collègues se retrouvent après une tension. L'un présente ses excuses : les mots sont justes, le ton aussi. En face, l'autre est touché. Mais il ne sait pas que les mots sont soufflés en temps réel par l'IA intégrée aux lunettes de son interlocuteur. Alors qui est vraiment en train de lui parler ?

Quand l'IA nous souffle tous les mots : deux collègues face à face après une tension, l'un portant des lunettes connectées dont la diode bleue est allumée, l'autre écoutant, visiblement touchée
Illustration de la série Scènes de travail en 2030 · télécharger en haute définition

Et si, demain, nous ne savions plus très bien qui nous parle ?

L'IA sait déjà reformuler nos messages.
Adoucir un désaccord.
Trouver une formule plus diplomatique.
Écrire un feedback.
Préparer une conversation difficile.

Demain, elle pourra probablement faire tout cela en temps réel.

Dans cette scène fictive, deux collègues se retrouvent après une tension.

L'un présente ses excuses.

Les mots sont justes.
Le ton aussi.
Il reconnaît ce qui a blessé l'autre.
Il trouve exactement la bonne formulation.

En face, son collègue écoute.
Il est touché.

Mais il ne sait pas que les mots lui sont soufflés, au fur et à mesure, par l'IA intégrée aux lunettes de son interlocuteur.

Alors une question apparaît : Qui est vraiment en train de lui parler ?

Ce serait trop simple d'en conclure que l'IA rend nos échanges faux.

Elle peut au contraire nous aider à mieux exprimer ce que nous ressentons.
À prendre du recul.
À éviter une phrase maladroite.
À mettre des mots sur quelque chose que nous n'arrivions pas à formuler.

Et parfois, elle pourrait même améliorer nos relations.

Mais parce qu'elle n'est ni moi, ni toi, certains mots ont besoin de rester imparfaits pour rester pleinement humains.

Car que se passe-t-il si elle devient l'intermédiaire permanent entre nous et les autres ?

Nos hésitations.
Nos maladresses.
Nos tournures un peu bancales.
Nos silences.
Nos mots imparfaits.

Tout cela fait partie de notre identité.

À force d'optimiser notre manière de parler, les autres connaissent-ils encore vraiment notre voix ?

Et la question vaut aussi pour nous-mêmes.

Si une IA formule régulièrement ce que je ressens, ce que je pense ou ce que je veux dire, est-ce que je sais encore comment je l'aurais exprimé seul ?

À force de nous aider à trouver les bons mots, elle pourrait progressivement participer à définir qui nous sommes.

C'est là, je crois, qu'il faudra apprendre à poser des barrières.

Pas seulement des règles sur les données confidentielles ou les décisions sensibles.

Des barrières relationnelles.

Des moments où l'on décide : ici, l'IA ne parle pas pour moi.

Une excuse importante.
Un message de condoléances.
Un remerciement profondément personnel.
Une conversation après un conflit.
L'annonce d'une décision qui touche directement quelqu'un.

Peut-être que chaque organisation devra un jour définir ces quelques situations où préserver le lien humain vaut davantage que produire les mots parfaits.

Car la confiance ne repose pas seulement sur la qualité des mots.

Elle repose aussi sur la conviction qu'ils viennent réellement de la personne qui nous les adresse.

Alors la question est simple :

Quels échanges et services voulons-nous absolument continuer à avoir sans IA ?

À retenir

  • Le problème n'est pas l'aide, c'est l'aide permanente. Une IA qui fait prendre du recul ou éviter une phrase maladroite rend service ; une IA devenue intermédiaire de tous nos échanges pose une autre question.
  • Nos hésitations, nos silences et nos tournures bancales font partie de notre identité. À force d'optimiser notre manière de parler, la question se pose pour les autres, et aussi pour nous-mêmes.
  • Une barrière relationnelle n'est pas une règle de plus sur les données ou les décisions sensibles. C'est un moment décidé à l'avance où l'IA ne parle pas à notre place.

Définition

Qu'est-ce qu'une barrière relationnelle ?

Une barrière relationnelle est une situation, décidée à l'avance, où l'on s'interdit de faire écrire ou reformuler ses mots par une IA, parce que le lien vaut davantage que la qualité de la formulation. Elle ne relève pas de la gouvernance habituelle de l'IA, qui porte sur les données confidentielles et les décisions sensibles : ce qu'elle protège n'est ni un secret ni un risque juridique, mais la conviction que les mots viennent réellement de la personne qui les adresse. Elle se pose donc par métier ou par organisation, sur un petit nombre de moments identifiés, plutôt que sous la forme d'une interdiction générale.

Quels échanges et services voulons-nous absolument continuer à avoir sans IA ?

Mes réflexes anti-dette cognitive

Des gestes concrets pour continuer à utiliser l'IA
sans lui déléguer toute sa vigilance.

Voir mes réflexes  →